lundi 27 janvier 2014

Le regard de l'autre [Nouvelle]



En rentrant d'un week - end il n'y a pas très longtemps , j'ai reçu un courrier. Un courrier qui m'a fait plaisir. 
De temps en temps, je participe à des concours d'écriture. Je l'avais presque oublié celui - là. Ce courrier me disait que mon travail avait été classé dans le top 18 avant la sélection finale. Alors, certes, je n'ai pas gagné mais me retrouver dans les 18 sur 228, ça m'a fait du bien. Pour moi, c'était une petite victoire quand même. 

Alors voilà, je partage avec vous cette bonne nouvelle et ma modeste production.

Le titre de ce billet est le titre de ce texte. 


Tout est silencieux. J'entends à peine quelques bruits de pas derrière moi. Il y a peu de monde à cette heure-ci, les gens sont partis déjeuner. Il ne reste que quelques âmes, comme moi, à rester flâner et profiter de l'ambiance. J'aime venir ici à cette période, quand on peut marcher librement. Il y a tellement de monde d'habitude, des brouhahas de chaque côté, des enfants qui courent ou font des scènes à leurs parents parce qu'ils en ont marre, qu'ils aimeraient aller jouer au parc, manger une glace ou tout autre chose...J'ai pris mon petit-déjeuner suffisamment tard pour que mon ventre ne vienne pas crier famine trop tôt afin de me laisser le temps d'observer cet endroit. Cet endroit que j'aime tant, dans lequel je trouve le repos, la solitude et l'inspiration dont j'ai besoin. Cet endroit qui m'a une fois de plus tellement surprise. Je ne pensais pas ressentir autant d'émotions.

Je m'assois. Personne autour de moi, tant mieux. Je peux admirer le décor: une multitude de couleurs m'entoure, toutes plus belles les unes que les autres. Je suis dans une sorte de béatitude que je n'ai pas ressenti depuis longtemps. J'aurai envie de rester là, seule, de m'allonger et d'observer toutes ces nuances qui me coupent le souffle. Mais je ne peux pas. Tout d'abord, je ne crois pas que ce soit autorisé et puis, d'ici quelques minutes, qui j'espère seront encore longues, les premiers « ventre-plein » arriveront. C'est dommage, je me sens chez moi ici, j'aimerai me garder cet endroit pour moi seule, au moins un moment.

Quelqu'un s'assoit à côté de moi. Une vieille dame qui sent l'eau de cologne et qui tient son sac comme si on allait venir le lui voler dans la minute. Elle me sourit et détourne la tête. Je continue de l'observer et je vois qu'elle ne bouge pas. Elle continue de regarder toujours au même endroit, fixement. On dirait qu'elle n'est plus là, que son esprit est parti, loin, très loin. J'aimerai lui passer une main devant le visage pour la faire réagir mais je ne pense pas qu'elle apprécierait mon geste. C'est qu'elle commence à me faire peur, que peut-elle bien regarder comme ça. Je suis des yeux son regard...

Je m'avance, attirée comme un aimant. Je la vois, cette femme. Elle est assise sur le sol, vêtue d'une robe beige et d'un petit pardessus rouge. Ses longs cheveux bruns sont un peu emmêlés, je ne distingue pas vraiment son visage mais je peux voir en elle. C'est drôle, elle ressemble un peu à ma mère. A sa manière de se tenir, de s'habiller sans prétention et de laisser trahir ses émotions dans tous ses gestes, à travers tout son corps. Je crois apercevoir des larmes sur ses joues, elle tend les bras, comme pour tenter d'attraper quelque chose. J'ai soudain envie de l'aider. Elle semble implorer quelque chose et elle continue à tendre ses bras de toutes ses forces.
Elle n'y arrive pas: c'est comme si le bas de son corps était collé au sol. D'ailleurs, je ne vois pas ses jambes, cachées sous sa longue robe. Pourquoi ne peut-elle pas bouger? Qu'est-ce-qui la retient? Pourquoi ne se lève-t-elle pas?

A côté d'elle, à ma gauche, une autre femme. Elle tient serrée contre elle l'objet du désir de l'autre. Elle est à genoux, je crois qu'elle pleure aussi, un enfant entre ses bras. Elle le retient contre son coeur, comme s'il allait partir. On dirait qu'elle vient de le retrouver. Je ne comprends pas ce qu'il se passe. Serait-ce l'autre femme qui lui aurait pris son enfant? Ou vient-on d'arracher un enfant à sa mère? J'observe le petit garçon, pour comprendre, mais je ne vois pas son visage, caché contre l'épaule de la femme. Je n'y comprends rien.

Allez, du calme, on réfléchit. Qu'est-ce-qu'on a? D'un côté, une femme assise qui pleure. De l'autre, une femme à genoux qui pleure également. A priori, elles veulent la même chose, c'est-à-dire, l'enfant. L'enfant qui est dans les bras de, appelons la, la femme en rouge, mais qui semble venir des bras de la femme en beige.
Deux hypothèses: soit, il appartient à la femme en beige et on vient de le lui prendre. Soit, la femme en rouge est sa véritable mère et elle vient de le retrouver dans les bras de cette autre pauvre femme qui l'avait kidnappé. Cette seconde hypothèse semble plus probable. Je me demande ce qui peut bien se passer dans la tête de ce genre d'individus. Ce sont sûrement des personnes déchirées, tellement désespérées de ne pas avoir d'enfant qu'elles passent à l'acte: voler l'enfant d'une autre. C'est complètement irréel. Je me demande tout à coup où je viens de me retrouver. Tout ça dépasse l'entendement.
Une autre idée me vient: cet enfant a été adopté par la femme en beige et la femme en rouge, sa mère biologique, veut le récupérer. Oui, c'est plausible. Il y a pourtant quelque chose qui cloche: l'enfant a l'air jeune, il ne quitterait sans doute pas sa mère adoptive si facilement. A moins qu'il n'y soit contraint?

Je viens de me rendre compte: derrière elles, il y a cette maison. Serait-ce la clé de l'énigme. Si l'on savait à qui appartenait cette maison, on pourrait peut-être mieux se représenter la situation. Personnellement, je pense qu'elle appartient à la femme en beige. Et ça doit être pour cela qu'elle semble collée au sol. Plantée sur ses terres. Je pense de plus en plus que l'enfant n'est pas à elle. Il représente sans doute tout ce qu'elle rêve d'avoir. Elle voit la seule chose qui pouvait la rendre heureuse s'éloigner pour partir à jamais. Elle se voyait déjà mère de cet enfant, elle l'imaginait grandir à ses côtés, elle l'aurait choyé, dorloté, câliné, aimé avec toute la tendresse attendue d'une maman. Et voilà qu'est apparue cette femme, cette rivale, pour ne pas dire le démon. Venue pour lui briser ses rêves, détruire son avenir, déchirer son coeur. Comme elle aimerait être à sa place, devenir cette femme en rouge, devenir cette figure maternelle aimée d'un enfant.

Alors, elle laisse aller son chagrin. Je sens de longues plaintes s'échapper de sa bouche, je vois des tremblements sur ses lèvres et son corps tout entier secoué de sanglots interminables. Chaque seconde qui passe l'enfonce encore un peu plus profond dans la terre. C'est comme si bientôt, elle allait disparaître.

Disparaître pour laisser la place au bonheur. Celui de l'autre. La femme en rouge semble si grande à côté d'elle. On pourrait penser que son amour pour cet enfant la fait grandir tandis que l'autre femme, a contrario, s'affaisse. Elle paraît si forte maintenant. Forte de ces retrouvailles, de sa colère et de sa peur maintenant dépassés. Rien ne peut plus l'atteindre depuis qu'elle tient fermement cette partie d'elle dans ses bras. Car j'en suis sûre maintenant, il s'agit de son enfant.

Je sens les larmes me monter aux yeux. Je suis tellement contente pour elle. La compassion que j'éprouvais pour la femme en beige s'est peu à peu dissipée pour laisser la place à la pitié. Elle doit être tellement malheureuse! S'en est presque gênant de ressentir autant de joie pour la femme à côté d'elle. Quoi de plus beau qu'une maman et son enfant enfin réunis, se câlinant, s'embrassant...

Il est peut-être temps que je m'en aille, que je les laisse, dans l'intimité de leurs sentiments. J'ai l'impression soudaine de ne pas être à ma place. Que fais-je ici, à observer une scène si intimiste? Ai-je le droit de me tenir là? Je me sens gênée. Il est temps de partir. Je vais finir par être en retard à mon rendez-vous. Je jette un dernier coup d'oeil derrière moi. C'est incroyable, toutes ces émotions, en si peu de temps. Et puis je lis, en bas du tableau: « Jalousie », de Mario Vargas.



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